J’anime depuis 2018 un groupe d’écriture ludique et créative à Toulouse. Rencontrés par l’entremise d‘un groupe de voisins, c’est à trois que nous avons commencé l’aventure et que nous avons créé le groupe qui prendra plus tard le nom de Plumots.
Puis, le groupe a grossi de façon organique, avec pour seul mot d’ordre de s’amuser en écrivant, de jouer avec les mots et les consignes, d’écrire à plusieurs, de tester des styles (dialogue, poésie, slam, monologues, etc.) et de composer avec l’environnement direct : les cafés ou les pubs qui accueillaient nos ateliers.
Les Plumots comptent aujourd’hui 10 membres, nous nous réunissons deux fois par mois, et si certains nous ont quitté et d’autres nous ont rejoint, nous gardons la même énergie créatrice qu’au commencement avec le partage et l’écoute comme mots d’ordre.
Petit exemple d’un exercice donné en septembre 2020, entre deux fermetures des bars/restaurants. Attablés au Millésimets de la rue Riquet, Jean-Paul, Sophie et Adèle rêvaient le monde d’après…
La consigne : Mai 2021 (à l’époque, ça paraissait loin): Allocution du président de la République : la covid-19 est officiellement éradiquée. À partir de maintenant, la vie reprend son cours et le masque cesse d’être obligatoire. Écrivez la suite.
Bonne nouvelle ?
La nouvelle venait de tomber. La Covid-19 était mondialement déclarée hors d’état de nuire. Au moment de l’annonce, je me souviens parfaitement que j’étais en plein visioconcert à la médiathèque. La première partie se terminait à peine et Christine and the Queens venait d’entrer en scène. Mon portable vibrait à perdre haleine. Je finis par y jeter un œil. Alerte le Monde, message WhatsApp « C’est finiiii !! », ma mère « Tu te rends compte ? », mon mec « Appelle-moi asap », les Plumots « Libérés ! démasqués ! ».
Bon voilà, je n’étais plus dedans. Je posai mon casque d’écoute et déverrouillai mon portable. Le ministre avait fait une annonce exceptionnelle « J’ai l’honneur de vous annoncer que la Covid-19 ne circule plus. Je déclare solennellement le retour à la normale. »
J’en échappai mon téléphone et me rassis lourdement dans ma bulle d’écoute. Retour à la normale ? C’était quoi « la normale » ? De quoi avait-on de nouveau le droit ? De sourire, d’être insouciant ? Mon rythme cardiaque s’intensifia.
Et si je ne savais plus ? Et s’il fallait réapprendre à s’aimer, à se regarder avec candeur, à s’embrasser ? À cette seule idée, je sentis mes yeux s’humidifier.
Je repris mon téléphone. Message de Benjou « Rendez-vous 20 h place de la Trinité pour brûler nos masques ».
À présent, une larme, puis deux s’échouaient sur mon masque élimé.
Ne manquait à ma torpeur que l’apparition d’un énergumène dans mon champ de vision droit, venu gesticuler toute bouche sortie « Eh mec ! Tu sais pas la nouvelle ? Bas les masques ! » me postillonna-t-il à moins de 50 cm du visage.
Cette vision d’horreur suffit à me faire déguerpir sans demander mon reste. Je me hâtai vers mon vélo, traversai au plus vite des rues en liesse, remplies de badauds surexcités me faisant l’effet d’une horde de nudistes exhibant fièrement leurs canines et riant à gorges déployées.
Je montai maintenant les marches de mon immeuble quatre à quatre et m’enfermai chez moi à double tour.
J’éteignis en tremblant mon téléphone, mettant ainsi fin au flot ininterrompu de notifications enthousiastes. Je me blottis sous ma couette après avoir fait le noir total dans ma chambre.
Et j’attendis.
Adèle
Quand tomberont les masques
Quand tomberont les masques
Il y aura mieux que tes yeux
Mieux que tes jambes et tes épaules
La pulpe de ta bouche le charme des sourires
Et l’éclat de tes dents restaurant tous nos rêves
On ne franchira plus la barrière des tables
Sous les yeux indifférents des convives voisins
Et l’on se dévisagera à pleins yeux à pleins rires
Et l’on s’appellera pour des noces tumultueuses
Pour des tables nombreuses et des musiques folles
Quand tomberont les masques
On mettra côte à côte nos verres de vin blanc
Nos plateaux somptueux d’huîtres et de fromages
Nos bouches dans vos cous et vos mains dans nos mains
Nos places de cinéma et la fosse aux concerts
Le babil des voisins le goût de l’inconnu
L’aventure impromptue
Quand tomberont les masques
Le monde comptera les vivants et les ombres
Et les enfants vivront sans crainte de l’enfance
Les avions danseront en longues farandoles
Déversant les curieux et les gens amoureux
Les rivages lointains les musées prestigieux
Gonfleront leurs parterres
De chalands assoiffés, de regards éblouis
Et l’on s’embrassera à bouches éperdues
Et l’on se reconnaîtra regards et mains tendues
Quand tomberont les masques
Ou bien on ne sera plus
Jean-Paul
Liberté, je réécris ton nom
C’était le grand jour hier : Ruffin a parlé à la télé, comme dans les grands films.
“ Européens, Européennes, Français, Françaises, voilà maintenant 20 ans que nous vivons comme des héros masqués. Il est grand temps de se rappeler que nos personnages préférés appartiennent à la fiction. Revenons à la réalité !
Je m’adresse à vous qui avez connu cette vie avant le masque en tissu ; cette vie où l’on connaissait l’identité physique entière de ses voisins, ses commerçants, ses proches.
Je m’adresse à vous également. À vous qui êtes nés alors que la moitié du visage vous était déjà cachée.
Je m’adresse à vous qui n’attendiez que ça : Reprendre votre liberté !
Je m’adresse à vous qui aviez toujours peur d’être contaminés.
Je m’adresse également à vous pour qui c’est un grand saut vers l’inconnu : Vos interactions, vos relations sociales vont changer !
Vous ne devinerez plus l’expression de la personne en face de vous.
Vous ne vous tromperez plus sur cette moitié qui révèle tout son caractère.
Le mystère n’est plus là ! Retrouvons toute notre sincérité, retrouvons nos émotions, parlons-nous simplement.
Voilà ce que je souhaite vous dire ce soir.
N’ayez plus peur ! N’ayez pas peur ! ”
Alors nous avons éteint la télé. Nous nous sommes regardés.
Rien n’est sorti. Il y avait papa, maman, Juliette et moi.
Comme d’habitude, ils nous ont couchées en nous embrassant.
Cette nuit j’ai fait plein de rêves étranges : Des gens, des foules de gens me regardaient, me dévisageaient, me démasquaient.
Je me sentais nue : On entrait dans mon intimité. Comme une violation.
Le réveil a sonné. Nous sommes préparées pour aller à l’école : Juliette au CM2, moi dans ma nouvelle classe au collège.
Mon sac est prêt : Gel hydroalcoolique, gamelle pour le midi.
Maman s’approche et me dit : Non ma chérie, aujourd’hui la cantine est ouverte !
Sophie